L’AD I / L’apnée du dauphin

par csarot

En écriture, je suis un vrai besogneux.

Je suis là, emprunté et lent, à tourner autour des mots. Je me retrouve face à mes limites. Vis-à-vis de la langue, de l’intelligence, de la pensée. Impossible d’esquiver et d’échapper à ma médiocrité. Au fond de moi, à galérer comme ça je me sens vraiment une sous-merde. Et puis il suffit d’une journée plus féconde que les autres, où les mots et les idées semblent venir plus facilement (alors que je ne fais sûrement que récolter le fruit du travail des jours précédents) pour que je me sente regonflé à bloc, rassuré et réconcilié avec moi-même.

Vient alors le moment de l’autosatisfaction. Je me lis, me relis, me corrige. Me corriger étant surtout prétexte à me relire. Je passe des heures sur ce que je viens d’écrire et qui me semble enfin tenir la route. J’en ai tellement bavé que j’en profite un max. Je me lis, me corrige, me relis… jusqu’à m’en lasser et passer à la suite. Jusqu’à m’y remettre et en baver encore ; espérant avoir l’occasion bientôt de me relire.

Ainsi, vous aurez une idée de ce qu’ont pu me coûter ces premières lignes.

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Dans Variations sur les jours et les nuits, son journal, ces lignes de Rezvani : « L’écriture est un déshabillage lent, très lent… vêtements d’abord, puis peau muscles nerfs viscères jusqu’aux os que l’on finit par nettoyer à blanc. On souffre et on y prend plaisir. Ça se fait dans de grands espaces de solitude, dans une totale perdition, avec de grands lambeaux d’ombre parfois trop opaques… pendant qu’autour les hommes s’affairent, taillent dans le réel, eux, à grands coups. »

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Je cite, et aussitôt je modère : l’écriture comme un déshabillage lent, ok. Les grands espaces de solitude, d’ac. Mais il existe d’autres moyens que l’écriture pour tailler dans le réel différemment qu’à « grands coups ». Les hommes « autour » ne se contentent quand même pas que de ça ! Ils usent aussi d’imaginaire, qui n’est pas l’apanage des artistes ou des écrivains. Tout le monde s’échappe, rêve, se raconte des histoires, chacun le fait à sa façon et selon ses moyens. Ainsi la littérature (qui définit au sens le plus large toute production verbale, orale ou écrite, qui comporte une dimension esthétique) est l’affaire de tous, et Gombrowicz dans Contre les poètes l’explique très bien : « L’écrivain n’existe pas, tout le monde est écrivain, tout le monde sait écrire. Si on écrit une lettre à sa fiancée, c’est de la littérature aussi ; même je dirai plus : quand on fait la conversation, quand on raconte une anecdote, on fait de la littérature, c’est toujours la même chose. Alors s’imaginer que la littérature est une spécialité, une profession, je trouve que ce n’est pas exact. […] Un poète polonais disait lui-même : “ il m’arrive parfois d’être poète. ” Je crois que c’est une très bonne phrase et qu’il faudrait dire : “ il m’arrive parfois d’être artiste ”. Mais artiste de profession, écrivain de profession, je ne comprends pas ce que ça veut dire. »

Je comprends ce que Rezvani veut dire. L’écriture est minutieuse, exigeante, un geste de dépouillement ; vu mes difficultés à écrire je suis bien placé pour le savoir. Mais si elle est un travail d’orfèvre, le geste du non-écrivain, qui taille aussi dans le bloc du réel au burin de l’imaginaire, est un travail de sculpteur en tout point valorisant. C’est parfois l’inconvénient des textes qui évoquent l’acte d’écrire : ils semblent un moyen de se distinguer, de revendiquer un statut de créateur, une manière de s’afficher en tant qu’écrivain, de se réclamer de l’écriture et de prouver « qu’on en est » (je ne parle pas ici de Rezvani, qui n’en a sûrement pas besoin !). S’il est possible, même dans certains cas probable que cela se fasse involontairement, à l’insu de leur auteur, ce genre de texte peut rapidement virer à la boursouflure, au particularisme autoproclamé et participer d’une sacralisation de l’écriture et de l’écrivant qui me dérange. Qui n’est jamais tombé sur l’un de ces textes enflammés, où l’auteur fait don de son incandescence ? Où la plume révèle la passion dévorante et la fièvre du créateur ? En particulier lorsqu’il s’agit de poésie, où l’on aime à s’élever au niveau des nuées, s’adressant au poète pour marquer sa destinée commune (« oh poète / oh mon frère ! ») ou directement à la poésie même (« oh poésie / toi mon amie fidèle / mon amante adorée ! »). L’emphase au service de la différenciation. La célébration de soi par soi. Un art dans l’art. Un must. Le mieux-disant de la posture.

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Écrire est une activité particulière, singulière lorsqu’on y accorde du temps, de l’énergie et qu’on s’y engage avec force. Une activité qui mérite intérêt et contient sa dose d’aventure. Mais écrire sur l’écriture est un exercice délicat.

Dévoiler de l’écriture ce qu’il est possible d’en dévoiler, réussir à l’évoquer sans se joindre aux poseurs, en parler sans freins mais sans pontifier : tels sont les défis de l’auteur qui souhaite se partager un peu.

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Un petit bilan de l’état du monde : les choses ne s’arrangent guère. Les crises climatiques, écologiques, énergétiques, politiques, sociales continuent de se développer et de coexister allégrement (n’oubliant d’ailleurs pas de mutuellement s’alimenter). La situation à Fukushima est loin d’être sous contrôle, pendant que des centaines de centrales nucléaires squattent la planète comme autant de menaces à ciel ouvert. Il semble que nous n’allons pas tarder à entrer dans la phase 2 de la crise financière. Disons qu’elle mijote, et qu’à force de mijoter elle pourrait bien finir par prendre au fond. Il faut dire que le parti pris de la classe dirigeante, qui consiste à sauver coûte que coûte le système financier lui-même à l’origine de la catastrophe, aide un peu à la cuisson. L’image qui convient le mieux étant celle d’un véhicule lancé à pleine vitesse, droit sur un mur, la seule solution envisagée pour l’éviter consistant à appuyer encore plus fort sur le champignon.

Ainsi l’indignation (terme à la mode et générique pour les notions de rage, colère, contestation révolte, ras-le-bol vis-à-vis de situations d’inégalités sociales et de corruption…) s’étend. Grèce, Espagne, Portugal, Chili, Israël (!), Royaume-Uni. Avec pour le Royaume-Uni une situation particulière, un statut presque de laboratoire tant le gouvernement en place semble décider à accélérer le démantèlement du fameux « État providence ». Dont il faudrait tout de même rappeler que c’est lui qui rend la capitalisme ultra-libéral encore à-peu-près supportable. Mais la réaction du premier ministre David Cameron aux émeutes qui ont dernièrement agité plusieurs villes d’Angleterre sur fond d’exclusion sociale et de persécution policière est, en plus d’être hallucinante, en tout point inquiétante. Il a tout de même appelé à « restaurer la politesse, la discipline et le sens du devoir qui font de bons citoyens », condamnant « l’effondrement moral », « l’État providence qui ne récompense pas le travail » et la « conception erronée des droits de l’Homme ». Cela n’augure rien de bon ! Sauf à considérer qu’un tel aveuglement, qu’une telle persistance dans l’enfermement de l’esprit sont les gages de la désintégration du système et de son effondrement en cours. Cette thèse est d’ailleurs défendue par certains. L’affaire est à suivre.

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De Jean Giraudoux : « Le privilège des grands, c’est de voir les catastrophes d’une terrasse. »

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Quel bonheur de construire ses savoirs ! Se lever chaque matin en se disant qu’au travers de ses lectures de la journée, de ses pensées, de ses réflexions il y aura sûrement quelque chose qui viendra s’ajouter. De faire de cet apprentissage un élément central de sa vie. Se sentir découvrir, comprendre, être disponible à ce qu’on ne connaît pas. Boire à la source du monde et y renouveler sa soif.

Je souhaite à chacun d’en faire l’expérience. Une expérience vive, complète, intense. Attention : quand j’évoque le savoir, je ne parle pas d’érudition. Rien à voir avec l’accumulation de connaissances. Rien qui fasse briller en société. Parce que ça brille, un érudit ! Jusqu’à s’éblouir parfois de ses propres lumières (je trouve sidérante cette manière d’avoir réponse à tout, ce savoir encyclopédique qui permet de parler aussi bien de mécanique des fluides que d’histoire médiévale, de politique internationale que du développement du jésuitisme du XVIIème siècle à nos jours. On en voit quelques-uns sur les plateaux tv. De vrais singes savants. Des bêtes de culture. Des monstres. A vrai dire ils m’effraient). Non, je parle ici d’un élan, d’une avidité. D’un désir qui mène aux choses et donne envie de s’y frotter. Lire, penser, ressentir, observer, questionner. Construire ses savoirs par l’étude et l’expérience. Retrouver au fond de soi cette envie d’en croquer, cet appétit de découverte si fort et si naturel à l’enfant. Aucun rapport avec l’enseignement scolaire et obligé. Au contraire quelque chose qui s’alimente de lui-même. Une insatiabilité féconde qui procure joie, plaisir et l’ivresse d’une proximité amplifiée entre le monde et soi.

De l’apprentissage naît alors le goût d’apprendre. Le sentiment profond d’être au monde, d’y baigner. Et d’en effleurer la vérité.

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Skholè est la racine grecque des mots « école » ou « scolaire ». On en trouve une définition sur le site du même nom. Son sens général est celui d’un répit ou d’une trêve, d’une suspension temporelle ; celle des activités quotidiennes au profit d’autres activités, d’une valeur reconnue supérieure et libérées des premières.

Cette temporalité se caractérise justement par sa liberté, son détachement vis-à-vis de toute échéance : « le temps “skolaïque” ou “scolaire” est “calme”, “tranquille” voire “lent” parce qu’il est le temps de la maîtrise du temps, un temps dans lequel l’action peut se dérouler à loisir, prendre son temps, se donner le temps au lieu d’être emportée par lui, comme à l’accoutumée : un temps libre et souverain. »

La skholè concerne la pratique du jeu, de la gymnastique, des banquets, du théâtre, des arts. Dans une certaine mesure, elle concerne aussi la participation aux affaires publiques et la politique. Ces activités se caractérisent par leur gratuité, leur caractère auto-finalisé, et la liberté qu’elles supposent et engendrent. C’est pourquoi le mot « en vient à désigner plus particulièrement l’activité studieuse, puis les lieux et les ouvrages d’étude eux-mêmes : l’étude et la lecture fournissant l’un des meilleurs paradigmes de la skholè, de ce temps librement suspendu dans lequel peut se déployer une activité qui est à elle-même sa propre fin, et dont la pratique élève littéralement et anoblit celui qui s’y consacre. »

Par opposition et avec un certain mépris, l’affairement de la vie quotidienne se dit a-skholia : « la skolè désigne en effet la temporalité propre des activités qui font, aux yeux des Grecs anciens, la valeur de l’existence proprement humaine – et au delà, divine –, par opposition aux occupations serviles qui sont la marque d’une soumission aux besoins de la vie animale. »

L’otium latin reprendra les caractéristiques de la skholè grecque, par son opposition au nec-otium, qui désigne les activités commerciales.

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Je déteste les trains où tout est fait pour que les passagers aient les moyens de travailler. Sièges confortables, couleurs neutres, espace feutré. Design étudié, tablettes ergonomiques, prises secteur. On branche les ordinateurs portables et les écrans s’allument. Les visages se ferment et les dossiers s’entassent. On s’affaire consciencieusement, on s’y sent comme au bureau, l’activité des uns et des autres fait ressembler l’endroit à une plate-forme d’entreprise en open space. Fini l’évasion, la respiration permise par le voyage. Adieu paysages et clochers de campagne, envols et divagations de l’esprit en regardant rêveur par la fenêtre. Le temps de trajet doit être rentabilisé : il s’agit à présent de pouvoir bosser ! Au nom du service rendu à l’usager, les conditions sont réunies pour que la personne soit tout entière à sa tâche. Au bureau comme à la ville. A la ville comme sur les rails. Il n’y a plus d’échappatoire.

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Chez le dauphin, la respiration n’est pas une activité réflexe. S’il ne pense pas à s’oxygéner, il s’asphyxie. Le dauphin ne dort donc toujours qu’à moitié, un hémisphère après l’autre. Le sommeil paradoxal, qui est la phase d’activité cérébrale où l’on rêve est alors impossible. Le rêve lui est interdit.

Selon le romancier Yves Pagès, c’est exactement la situation dans laquelle l’économie met le salarié. On lui pique ses rêves contre salaire. On lui donne de l’argent, mais s’il se laisse aller à rêver on le prive de son « oxygène en liquide ». Et il meurt.

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C’est ce à quoi me font penser les passagers du train. Des dauphins interdits de rêver.

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