L’AD XX / Un maigre rempart

par csarot

L’homme arrive sur la place et remarque l’attroupement. Il se dit qu’il n’y a là rien de surprenant, quelque chose de l’événement flotte dans la rue depuis hier, comme un résidu du choc auquel personne n’a échappé, une stupeur persistante, une onde encore vive et qui tisse un lien de conscience et d’humeur entre les gens. L’homme s’approche et découvre une longue bande de papier d’imprimerie déroulée et scotchée sur le sol. Une initiative des étudiants de l’école des beaux-arts, qui offre un espace d’expression à quiconque souhaite témoigner de son sentiment. Le papier doit être là depuis un certain temps déjà, de nombreux messages sont inscrits sur la bande, où plusieurs personnes concentrées et à genoux sont occupées à ajouter les leurs.

L’homme se penche et commence à les lire. Il remarque rapidement une certaine similitude dans les messages, une uniformité dans les hommages, dans les effets de rhétorique, la façon d’égrener les noms des victimes en introduction aux propos. «Charb, Cabu, Wolinski, nous garderons le souvenir… » « Wolinski, Cabu, Tignous, vous qui meniez le combat… » « Tignous, Cabu, Charb, nous ne laisserons pas passer… » Les messages ne font que quelques phrases, parfois même quelques mots, pour dans une large majorité se terminer par des déclarations d’intention, des élans enflammés aux accents volontaires, des lieux communs de circonstance, des appels à la résistance, des appels à la défense de la liberté de la presse, des appels à la défense de la liberté d’expression, des appels à la défense de la liberté de pensée. Les textes sont surchargés d’un lyrisme bon marché, emphase maladroite qui nourrit l’illusion de donner force et consistance à l’expression des sentiments. Seuls quelques dessins, dont certains de bonne facture, symbolisant pour la plupart le droit à la caricature, se distinguent de l’ensemble. Et puis partout « Je suis Charlie », aux quatre coins « Je suis Charlie », la locution inévitable, le leitmotiv inépuisable, le mot de ralliement repris et répété depuis la veille comme un mantra.

Le son de la cloche du tram longeant la place semble incongru dans ce climat de recueillement. L’homme se sent mal à l’aise, en décalage par rapport à l’ambiant. Des passants lisent également les messages, visages fermés et en silence, dans une posture pleine de gravité comme s’ils se penchaient réellement au-dessus des dépouilles. Lui aussi a été bouleversé en apprenant la nouvelle, sidéré par la violence de la tuerie, pas épargné par ces moments de trouble et de flottement mental qui accompagnent régulièrement ce genre de choc. Il n’empêche : il se sent étranger à ce qui s’exprime ici. Depuis la veille et les premières réactions, le déversement en flots des sentiments dans les médias, il avait craint ce qui allait suivre et qu’il constate aujourd’hui : quelques thèmes récurrents et des propos qui tournent en boucle, repris sans recul, pour ainsi dire machinalement, alors qu’il y aurait beaucoup à dire et quantité de questions à soulever sur les raisons et le tragique de l’événement, ainsi que son traitement. Mais l’émotion, certes légitime, agit comme un voile. Pas facile de l’écarter pour faire la place à la pensée. Alors elle enfle et elle s’étale, se répandant sans inflexion, jusqu’à alimenter cette parole psittaciste que l’homme retrouve maintenant, à ses pieds, en parcourant les messages.

En ayant fini de sa prose, une femme accroupie devant lui se redresse pour lui proposer le stylo avec lequel elle vient d’écrire. Il le refuse poliment. En même temps qu’elle s’éloigne il jette un œil à son message : il découvre sans surprise qu’il n’est pas différent des autres. L’homme s’interroge alors sur la nature de ce qui s’exprime depuis hier, qui lui paraît moins authentique qu’on voudrait bien le croire : il lui semble impossible que des émotions puissent rester spontanées, être tout à fait personnelles et intimes dès lors qu’elles sont prises dans un tel flot de sentiments, publics et collectifs. Un flot d’une médiation et d’un débit si importants qu’il les régule et les génère. Seules celles éprouvées sur le moment, dans le vif du choc ressenti, à l’instant même où l’on apprend la nouvelle sont réellement sans influence. La suite n’est qu’un maelström émotionnel dont il est bien difficile de s’extraire, où des thèmes apparaissent et s’imposent à quiconque les adopte comme le cadre et la limite implicite de sa réflexion : droit de caricature, liberté de la presse, liberté d’expression, sécurité intérieure, extrémisme, islamisme, terrorisme. Jusqu’à « Je suis Charlie », la formule étendard, la locution foutraque, le degré zéro de l’énonciation qui recouvre tout mais ne désigne rien, le patch anti-pensée plaqué sur la perception de chacun et qui l’empêche de reconnaître et de questionner ses réactions, ses sentiments, ses ressentis, ses idées dans leur étendue et leur complexité.

L’homme ne peut se contenter de ce ralliement simpliste : il refuse d’utiliser ces mots qui ne sont pas les siens ! Ce qu’il doit en penser lui paraît encore flou, mais il sent que tout cela doit le mener ailleurs, qu’il doit se préserver cette possibilité, pour replacer cet événement dans le cadre de ses questionnements et de sa réflexion de tous les jours, où il aura peut-être une chance de prendre tout son sens. L’émotion est justifiée, oui : il serait incapable d’alléguer du contraire ! Mais il comprend que ces gens qui en appellent à la liberté d’expression font tout sauf s’exprimer librement, que ces gens qui en appellent à la liberté de pensée sont eux-mêmes pensés plus qu’ils ne pensent, ce qui lui procure une sensation désagréable et proche de l’agacement.

L’homme quitte la place pour s’engager dans la rue. Il croise des gens dont quelques-uns sûrement vont s’arrêter à leur tour pour parcourir les messages. Il se demande si l’installation proposée par les élèves des beaux-arts ne dépasse de beaucoup le succès de leurs trouvailles habituelles. Subitement une question le titille : et si c’était lui qui était à côté de la plaque ? Ne serait-ce pas normal, au moins pour un temps, de privilégier le recueillement et l’émotion ? Il doute de l’équilibre entre son cœur et son esprit. Il ne peut échapper à cette remise en question de ses pensées, mêlée à un manque obstiné de confiance en lui. Au bout de quelques pas il rencontre une amie, qu’il salut avec empressement, sans presque s’arrêter, dans la crainte d’avoir à aborder le sujet avec elle. C’est que ceux de ses connaissances rencontrés depuis la veille lui sont parus à vif, comme collés à l’événement, profitant de la discussion pour le prendre à témoin de leur ébranlement, et dans l’attente qu’il le partage. Lui aussi doit ressentir ce qu’ils ressentent, penser ce qu’ils en pensent, le dire comme ils le disent. Il faudrait être insensible, et même un peu louche, pour ne pas renvoyer l’écho de leur émoi. Son consentement est attendu, il le devine dans leur attitude, leur façon de s’adresser à lui comme si son adhésion allait de soi. Pas de place pour la contradiction : toute réserve pourrait sembler suspecte ! « Je suis Charlie » est unanime et prend des airs de sommation. Alors il se planque, il élude, il esquive, se limitant à des phrases évasives, se contentant de répondre d’un sourire dont il se doute qu’on le tiendra pour acquiescement.

La fin d’après-midi approche, et la ville s’anime du regain d’activité propre à la sortie des bureaux. L’homme sent monter en lui une tristesse immense. Il remarque que les magasins sont vides, en tout cas moins fréquentés à cette heure de la journée qu’à l’ordinaire, comme si le flot des émotions se déversait à contre-courant de l’écoulement des marchandises. Cette pensée l’amuse et le réconforte un peu. Il pense à ce qui va venir, au déferlement des jours prochains, aux débats à la télé et aux articles, à leurs commandements émotionnels, aux discussions inévitables. Il aimerait pouvoir contester les silences obligés, l’unanimité décrétée, la pensée confisquée – mais il sent qu’il n’y a pas la place. Le véritable échange et la confrontation d’idées sont impossibles. Quelque chose dans le rapport à l’autre est faussé, car la parole est interdite.

Le ciel se couvre et l’air commence à rafraîchir. L’homme remonte lentement la rue. Il se courbe puis se recroqueville comme s’il marchait face au vent. Il baisse la tête pour mieux sombrer dans ses pensées. L’homme renonce à prolonger sa marche en ville – et c’est avec un sentiment de solitude extrême qu’il rentre chez lui.

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De Charles Péguy : « L’invention du journal est sans aucun doute celle qui fait époque, celle qui marque une date depuis le commencement du monde et cette date est la date même du commencement de la décréation. Il y a quelque chose de pire que d’avoir une mauvaise pensée. C’est d’avoir une pensée toute faite. Il y a quelque chose de pire que d’avoir une mauvaise âme et même de se faire une mauvaise âme. C’est d’avoir une âme toute faite. Il y a quelque chose de pire que d’avoir une âme même perverse. C’est d’avoir une âme habituée. »

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Souvent je me sens las. Fatigué, déprimé, anxieux, résigné. Accablé par l’angoisse et le doute. Privé de désir et de volonté, batteries à plat et apathique, sans aucune envie de me secouer pour arriver à quelque chose. Pour relever ce cocktail – déjà peu euphorisant – s’ajoute un brin d’une mélancolie qui me quitte rarement. Plus que des faiblesses passagères, je crois que ce sont là des états caractéristiques de ma personnalité. Quelque chose comme un arrière-plan, une toile de fond, les fondations sur lesquelles le reste se construit. Mais pas à pas, lentement, fébrilement il se construit. J’écris dans les périodes de regain, dans le temps gagné (parfois durement) sur ces états, un temps où j’arrive à me connecter avec d’autres régions de moi-même. Il arrive que la connexion se fasse toute seule, en dehors de ma volonté, dans une énergie soudaine et bienvenue. Mais je me sais vulnérable, en premier lieu défaillant, et c’est dans cette défaillance que ce qui me tient debout est ancré, avec elle que l’écriture prend forme et se déploie.

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Sait-on jamais pourquoi l’on écrit ? Du moins : le sait-on jamais précisément ? Non seulement les raisons sont multiples, parfois floues, mais en plus elles varient selon les textes, les périodes, l’évolution de l’écrivant. Néanmoins, conjointement à mes désirs «positifs », à mes envies de créer, de faire entendre ma voix, d’ajouter quelque chose au pot commun, de témoigner de mon rapport au monde, aux autres et à moi-même, je sais la place prise par l’ennui dans mon désir d’écriture, le besoin de lutter contre l’ennui, non pas l’inaction ou le désœuvrement mais cet ennui de fond, immanent, ontologique, l’ennui qui campe au creux de mes abîmes, qui m’atteint par vagues et face auquel je monte ma digue de mots, ô combien friable et poreuse, barrage étroit fait du ciment de mes insuffisances, maigre rempart à mes lacunes à rester droit dans la tempête.

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Maigre rempart, oui. Mais qui tient. Qui tremble mais qui tient (pour l’instant). Et c’est surtout le cœur avec lequel je m’y engage qui le fait tenir. L’élan profond dont il provient, le mieux de moi qu’il envisage, l’ambition soutenue par la curiosité de parvenir au seuil révélateur de mes limites qui lui donnent, malgré ses fissures et ses manques, une certaine forme de consistance.

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De Julien Gracq : « Vous me demandez ce que je pense de mes livres ? Infiniment plus de bien et infiniment plus de mal que vous. »

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Le sentiment d’échec relatif que je ressens face à mes textes, la frustration qui l’accompagne peuvent aussi bien agir comme un frein que comme un stimulant de ma volonté d’écrire. On peut puiser de la force et de l’énergie dans ses faiblesses. Dès qu’il s’agit de la vie et de ses mouvements profonds, l’équivoque n’est jamais loin. La vie, justement. On en a beaucoup parlé ces derniers temps. « Ces gens-là ne respectent pas la vie » : la sentence a été prononcée et répétée en boucle à propos des assassins de Charlie. Non sans raisons, bien entendu. Mais loin de tout régler, l’assertion pose quand même quelques questions. Cette vie, pour notre part qu’en faisons-nous ? La vivons-nous vraiment ? Quel genre d’existence la société nous propose-t-elle ? Quelle sorte de vie acceptons-nous ? Est-ce la respecter que se contenter de son simulacre ? De sa version mutilée ? Rabotée ? Ligotée ? Étouffée ? Truquée ? De ce mauvais jeu de rôles qui nous transforme en morts-vivants ? La mort n’appelle-t-elle pas la mort ? La violence à soi la violence ? Le non-respect l’irrespect ? Je sais la prudence qu’il faut pour aborder ce genre de sujet, propice aux raccourcis et aux interprétations boiteuses. Le monde est à feu et à sang. Une multitude de raisons à cela, un écheveau de causes interdépendantes et complexes, dont certaines, au niveau local comme au niveau global, nécessitent certainement des solutions adaptées, qui ne manqueront pas d’être discutées, analysées, décortiquées, commentées. Mais je ne peux faire autrement que ressentir un lien, qu’envisager une correspondance entre le degré de la violence et la facticité des existences, entre le vide existentiel et les replis dangereux qu’encouragent une société, et au-delà d’elle un monde, dominés par le matérialisme le plus bas, le systématisme de l’absurde, la rationalité fonctionnelle et la compétition économique, le tout vécu sous le régime de la contrainte et de la soumission, de la peur, de la souffrance et de l’humiliation. Comme l’a écrit Jean Sur : « Faire changer le monde, ce n’est pas le commenter, c’est changer soi-même de posture vis-à-vis de lui. » Reprendre ses esprits, s’extirper du marasme, se libérer des pesanteurs qui nous accablent, ne plus être étranger à soi-même, retrouver le chemin de son désir, avoir une vie plus haute, plus libre et plus ouverte, une vie intense et plénière faite de largeur, de passions, de rencontres, d’échanges, de créativité, d’expériences, de rêves : rien qui me paraisse éloigné de la question. Rien pour m’interdire de penser qu’il y a là, peut-être, une partie de la réponse.

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D’Annie Ernaux, évoquant les années 80 dans son livre Les années : « L’entreprise était la loi naturelle, la modernité, l’intelligence, elle sauverait le monde. (On ne comprenait pas alors pourquoi des usines débauchaient et fermaient.) Il n’y avait rien à attendre des « idéologies » et de leur « langue de bois ». La « lutte des classes », l’ « engagement », l’opposition « capital et travail » suscitaient des sourires de commisération. A force de ne plus être utilisés, des mots paraissaient dépourvus de sens. D’autres arrivaient et s’imposaient pour évaluer les individus et les actes, la « performance », le « défi », le «profit ». La « réussite » accédait au rang de valeur transcendante, définissait « La France qui gagne », de Paul-Loup Sulitzer à Philippe de Villiers, auréolait un type « parti de rien », Bernard Tapie. C’était le temps des bagouts. »

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Elle se demandait souvent comment elle quitterait son boulot si jamais un jour elle gagnait au loto. L’heure venue elle se pose encore la question. Vaut-il mieux partir en douceur ou faire claquer les portes ? Un départ discret ou un retrait tonitruant ? Prendre sagement sur soi ou librement évacuer ? Au revoir et merci ou allez tous vous faire foutre ?

Une chose lui parait évidente : pour en profiter pleinement, elle ne doit pas se contenter d’une lettre recommandée, d’un courrier formel et sans panache, du geste impersonnel et lointain qui consiste à confier ses adieux à une machine à affranchir, un employé du tri postal et une enveloppe, mais tirer sa révérence sur place et en personne.

Elle arrive au bureau avec deux bonnes heures de retard sur ses habitudes. Parmi les salariés qu’elle croise dans les couloirs aucun ne bronche. Elle profite une dernière fois de ce privilège accordé aux cadres supérieurs, auxquels personne n’ose faire de remarques à propos des horaires, en tout cas personne parmi les subalternes, car seul Bouchard, ce pourri de Bouchard, ce salaud de Bouchard – son unique supérieur hiérarchique dans la boîte, celui-là même à qui elle présentera tout à l’heure sa démission, dont la seule pensée dans le contexte du bureau lui échauffe rageusement l’esprit –, seul Bouchard ne se prive pas de lui faire remarquer le moindre écart, mais toujours dans un sourire, par le biais d’une remarque sibylline, avec cet air de ne pas y toucher propre aux faux-culs, aux hypocrites qui pour rien au monde ne voudraient s’abaisser à vous hurler dessus, question de maîtrise de soi et d’image, aux jouisseurs du pouvoir dont seule la haute idée qu’ils ont d’eux-mêmes les empêche de vous éjaculer leur morgue au visage, de vous choper par les cheveux, de vous coller contre le mur et de vous écraser de leur mâle domination afin de libérer dans un râle les injures et les crachats qu’ils rêvent chaque jour de vous lâcher sur la gueule !

Sous tension maximale, remontée par ces pensées brûlantes, elle se rend directement au bureau de l’affreux, où la secrétaire lui apprend qu’il est absent et qu’il ne faut pas compter sur son retour avant la fin de matinée. Calmée comme par un bain d’eau froide, elle se dirige pour patienter vers la machine à café. Comme chaque jour à cette heure une partie de son équipe s’accorde une pause. Ne se sentant plus tenue au jeu des apparences, elle lui adresse un « bonjour » tonitruant, sympathique et franc, et elle se sent blessée par les saluts faussement chaleureux qui lui répondent. Elle espérait autre chose que ces saluts habituels, ces saluts mal accordés, ces saluts de conventions remplis du fiel et des cautèles des relations de travail ; néanmoins, comme elle n’a mis aucun de ses « collaborateurs » dans le secret de sa décision, elle comprend que rien n’ait pu changer. Elle aurait d’ailleurs du mal à leur en vouloir, tant elle se sait responsable de ces rapports biaisés, faussés par sa lâcheté, son attachement et sa soumission aux attentes de l’entreprise. Voilà près de cinq ans qu’elle est leur chef d’équipe, cinq ans qu’elle s’en tient consciencieusement à son rôle, à jouer d’éléments de contraintes mâtinés de séduction, à entretenir dans le travail une convivialité faussaire, à essayer de diluer tout lien de subordination dans des rapports trompeurs, à appliquer les recettes de la théorie managériale à ses subordonnés, afin d’obtenir d’eux une adhésion totale, de s’assurer de leur efficacité et de leur sujétion, de favoriser chez eux la résignation au non sens, à l’absurde, au cynisme et aux logiques de l’entreprise. Cinq ans avant de se rendre compte qu’en les appliquant aux autres elle s’en fait elle aussi la prisonnière. Elle sait bien que ce n’est pas avec un simple « bonjour » qu’elle peut rattraper tout ça, elle s’amuse d’ailleurs intérieurement de cet espoir un peu sot, et elle reprend la posture qui ne peut décidément cesser ici d’être la sienne, répondant comme si de rien aux questions logistiques posées par l’un des membres de l’équipe.

Elle abandonne la machine à café et fait le tour de l’entreprise. Parcourant les couloirs comme les allées d’un zoo, elle observe l’affairement du personnel à l’intérieur des bureaux. Aucune surprise dans ce qu’elle voit : les fauves féroces du marketing sont occupés au marketing, les singes savants de la compta sont occupés à la compta, les charognards de la DRH sont occupés à leurs cadavres. Partout ce sentiment d’enfermement, pour chacun l’encagement, l’eau croupie, le confort de la paille rance dominés par le souci de la mangeoire. Ce climat de servitude habituellement dilué dans le quotidien lui répugne puissamment. Elle a honte de la proximité souhaitée tout à l’heure avec son équipe, honte d’avoir espéré un moment s’en rapprocher. Elle prend à l’instant et très nettement conscience du mépris profond qu’elle a pour ces gens, pour ces animaux dociles et rampants, leur caractère domestique, leur pusillanimité misérable ; du mépris qu’elle a pour ces bureaux, pour l’entreprise, pour son travail ; du mépris qu’elle a pour eux tous, du mépris qu’elle a pour elle-même, du mépris qu’elle a pour Bouchard.

Bouchard ! Le voilà justement qui revient de son rendez-vous. Elle le voit traverser furtivement le couloir et pénétrer dans son bureau. Au-dedans d’elle elle bout, une rage en fusion, l’état d’esprit qu’il faut : pas une seconde à perdre ! Elle court dans sa direction, le rattrape, se faufile dans l’entrebâillement de la porte et le pousse vers l’intérieur. Troublée par sa détermination, la secrétaire ne tente pas de faire barrage. Bouchard se retourne, surpris. Ne sachant pas quoi dire il reste silencieux. Il se plante là, immobile et droit. Elle se fige face à lui, tout près. Elle le regarde droit dans les yeux, rassemble ses forces, respire un grand coup – puis elle lui joue sa partition. Le reste appartiendra bientôt à la légende de la boîte, où par les distorsions qui font le génie du bouche à oreille, pendant des années et des années encore, on racontera comment, au milieu des flammes qui sortaient de sa bouche, a surgi une parole de feu, porteuse d’insultes choisies et de vérités définitives, si profondes que personne n’a jamais été capable de les rapporter, si ce n’est peut-être la secrétaire qui aurait pris soin de les noter dans un grimoire depuis lors cadenassé et gardé dans un lieu tenu secret, on racontera les éclairs fous zigzaguant dans la pièce, le tremblement des murs et l’affolement des sismographes, on racontera les hurlements sans fin, les grondements fantastiques, on racontera la bête férale et rugissant dans les ténèbres, on racontera la stupeur de Bouchard face aux traits déformés de son assaillante, désarmé et pétrifié par sa face démoniaque, ses crocs menaçants, ses yeux parcourus de sang, sa chevelure de serpents et sa colère d’un autre monde.

Elle sort du bureau sereine, étonnamment tranquille, ne prêtant aucune attention aux salariés qui à présent la dévisagent. Subitement le climat a changé : autour d’elle plus rien ne pèse. Tout lui semble plus léger, plus aérien. Ainsi purgée de ses tensions, elle peut parcourir les lieux avec un regard neuf, détaché. Elle flâne maintenant dans les couloirs comme pour une promenade en forêt, mains dans les poches, le nez en l’air, se retenant presque de siffloter. L’effet du calme après l’orage. Pour un peu elle reniflerait une odeur de mousses et de champignons.

Elle prend les escaliers qui mènent au parking. Finalement le choix s’est fait tout seul : il a suffi qu’elle pense à Bouchard, en situation, au sein même de l’entreprise, pour qu’elle prenne le parti du grandiloquent et de l’insulte. Ce n’est pas qu’elle en soit fière, un départ discret dans un sourire mystérieux n’aurait pas manqué d’une certaine classe, mais si elle n’avait pas évacué librement ce qu’elle avait sur le cœur, elle aurait de nouveau ressenti cette impression d’hypocrisie crasseuse que des années de silence lui avaient rendue insupportable.

Elle arrive à sa voiture. Bientôt elle franchira sans nostalgie la barrière du parking. Elle se dit qu’elle a été un peu sévère avec les salariés tout à l’heure. Après tout, il en avait été sûrement pour eux comme pour elle : la résignation apprise, l’abandon pernicieux, le non sens indolore, le quotidien, l’habitude – tout s’était installé sans qu’elle en ait vraiment l’impression. Et puis le sursaut, la pression du dedans, le désir qui s’éveille. L’intérieur qui cogne. La rupture qui s’annonce et qui devient inévitable. Jusqu’à ce rejet profond, total, brutal, la fracture définitive, l’intuition puis la certitude que quelque chose ne s’accorde plus entre l’entreprise et elle.

Elle sourit en pensant à ce qui l’attend, à l’avenir qui s’ouvre, à l’inconnu qui s’annonce. Hier cette situation l’aurait effrayée : aujourd’hui elle l’excite ! Elle ne s’imaginait quitter son travail qu’en gagnant au loto : aujourd’hui elle le quitte sans avoir rien gagné du tout! Comment serait-ce d’ailleurs possible, puisqu’elle ne joue presque jamais ? A peine a-t-elle un jour, dans le PMU en face de la boîte, gagné dix euros avec un jeu à gratter, qu’elle a préféré empocher plutôt que retenter sa chance, non par souci d’économie mais pour se distinguer des hommes alignés ce jour-là en rang d’oignons au comptoir, penchés sur leurs jeux une pièce à la main, occupés à gratter dans l’espoir imbécile de soulager par le gain leur prurit existentiel.

Elle ne fait pas partie des joueurs chanceux ; et pourtant elle a le sentiment qu’elle vient de gagner quelque chose.

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