L’AD XXI / D’absence et de regret

par csarot

Un enfant rondouillard, complexé mais heureux, trouvant dans son village les raisons de son bonheur, comblé par son imaginaire et la vie qui commençait à s’offrir, aimé de sa mère et de sa grand-mère adorées, vivant à la campagne dans une maison sans prétention : voilà ce que je revois, en me penchant ce soir sur mon passé… Une maison de bourg, modeste en tout point, qui de la rue ne donnait à voir que son vieux crépi marron et des encadrements de portes et de fenêtres à la peinture écaillée. De l’intérieur comme de l’extérieur, une maison sans charme. Et pourtant la maison de mes rêves, non dans le sens de celle qu’on rêverait d’acquérir, mais de celle qui m’a vu rêver, accueillante et chaleureuse, complice de l’enfance qu’elle couvait et de mes jeux nombreux, de mes premiers pas fragiles et de mes tâtonnements, de mon éveil au monde et de mes enchantements ; la maison de mes rêves, dans le sens où c’est elle qui a vu naître et se déployer la plupart de mes songes d’enfant.

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Je me rappelle ces rêves, leur liberté radicale, la multitude des vies qu’ils m’offraient, les Coupes du monde et les buts fantastiques que j’y marquais, les aventures et les intrigues qui se nouaient le soir dans mon lit. Je me rappelle chaque recoin de la maison, le rez-de-chaussée et sa pièce à vivre, sa pièce condamnée et qui servait de débarras, son autre pièce humide et froide qui servait à la permanence hebdomadaire du Crédit Agricole. Je me rappelle les deux chambres à l’étage, le couloir qui longeait l’une d’elles, la statue de la vierge en plâtre blanc qui trônait dans un meuble en bois et que ma grand-mère sortait les jours de procession. Je me rappelle la chambre où je dormais, sa lumière sombre et son plafond en lanières, son papier peint vieilli tirant sur l’orangé, mon petit lit à côté d’un plus grand. Je me rappelle la chambre à l’opposé, son décor d’un autre âge, la photo de mon grand-père posée sur la table de chevet, sa casquette restée pendue à un clou sur le mur et qui n’avait plus bougé depuis sa mort. Je me rappelle le poêle à charbon, la cuisinière à gaz et les odeurs de blanquette. Je me rappelle les farinades et le pique-feu noirci par les braises. Je me rappelle les visites de la famille à la Toussaint, les repas que ma grand-mère préparait pour l’occasion, elle qui préférait toujours manger seule, en retrait, veillant à ce que nous ne manquions de rien, nous observant de son coin de buffet alors que nous étions tous à table. Je me rappelle son refus obstiné d’abandonner cette habitude. Je me rappelle l’inscription « Postes, Télégraphes & Téléphones » en mosaïque bleue sur fond blanc de l’autre côté de la rue. Je me rappelle les gens du village défilant chez le boulanger d’en face, le bruit de sa 4L démarrant tôt le matin pour partir en tournée, les grands coups d’accélérateur et d’embrayage qui accompagnaient immanquablement son départ, et son tuyau d’échappement en mode vibrato qui nous cassait les oreilles. Je me rappelle le livreur de charbon. Je me rappelle le tuyau du poêle qu’il fallait souvent nettoyer au milieu de la pièce. Je me rappelle les robinets sans eau chaude, l’eau froide qu’on faisait chauffer dans la bouilloire pour se laver devant l’évier, debout dans la cuisine. Je me rappelle les toilettes manquantes, nos besoins dans un seau et ma grand-mère sortant la nuit tombée, dans la rue, pour les vider en douce dans les égouts. Je me rappelle l’insouciance et la joie, le peu de confort et le beaucoup de tendresse. Je me rappelle la simplicité de vivre.

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Enfant, je vivais dans cette maison avec ma grand-mère. Après sa mort j’ai continué d’y aller, souvent seul pour y passer le week-end, faire la fête avec les copains du village ou pour y rester plusieurs semaines pendant l’été. Puis, avec le temps, la vie m’appelant ailleurs, je m’y suis rendu moins souvent, jusqu’au jour où la maison, déjà décrépite et branlante, nécessita des travaux de viabilisation que ni ma mère (qui en avait hérité) ni moi n’avions les moyens de financer. Nous décidâmes alors d’accepter la proposition de la municipalité, qui l’acheta pour une bouchée de pain – pécuniairement parlant, elle ne valait guère plus –, il y a environ cinq ans, avec à l’époque le vague projet d’en faire un logement social. Papiers signés chez le notaire, j’avais deux mois pour la vider, ce qui me valut une expérience douloureuse : deux ou trois fois par semaine, je me rendais au village pour en débarrasser les pièces, dépeupler les placards, déranger les souris, évacuer des décennies d’histoire et de vie qui s’étaient accumulées dans des objets divers. Je remplissais des sacs et des sacs de déchets, de cartons, de boîtes, de bouteilles vides, d’outils rouillés, de verroterie, de papiers illisibles, je jetais par brassées des vieux livres abîmés, des ustensiles usés, mes vieux jouets cassés, des vêtements bouffés par les mites, les tabliers de ma grand-mère, la casquette moisie du grand-père – j’ai repoussé jusqu’à la limite le moment de la décrocher de son clou. Deux amis du village m’ont plusieurs fois aidé pour les encombrants, ce qui m’évitait de trop m’arrêter sur les choses. Mais, au fond de moi, tout cela travaillait. J’avais naturellement conscience de la page que j’étais en train de tourner. Je m’échinais péniblement, avec lourdeur, mes gestes étaient empreints d’une sorte de lenteur triste. Je brassais, je triais, je jetais, et la tâche me bouleversait. Ces sacs, en plus des éléments du passé familial, c’était de mes années les plus heureuses que je les remplissais. Je ne faisais d’ailleurs pas grand-chose pour me protéger contre ce sentiment : il me semblait qu’il devait faire partie de mon histoire avec ce lieu, et de l’expérience que cette histoire me proposait alors. Je m’appliquais toutefois à faire bonne figure, taisant mes émotions, masquant autant que possible ce qui me tourmentait. Il est des événements qu’on s’applique à rendre anodins aux yeux des autres, alors qu’à l’intérieur on les vit comme un drame. Et c’est peu dire que celui-ci me chamboulait. Cette maison était celle de mes grands-parents, et c’était leur vie et une bonne part de mon enfance que j’avais l’impression de balancer à la décharge.

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Seul moment sympa, la journée où des amis m’ont accompagné au village pour m’aider à charger des meubles et les quelques affaires que je désirais conserver. J’étais touché et ému de les voir ici, avec moi, dans ce village qu’à l’exception d’un seul ils découvraient, dans cette maison où j’avais grandi et dont ils m’aidaient à extraire le mobilier récupérable. L’un deux avait pour mission particulière de démonter deux vieilles armoires en bois qui me semblaient encore potables. Dans l’intention d’en marquer les éléments, pour éviter de les mélanger en vue d’un remontage éventuel, il me demanda comment je voudrais les appeler. Sans réfléchir longtemps, j’ai choisi Germaine et Roger, les prénoms de ma grand-mère et de mon grand-père. Et c’est ainsi que, l’après-midi durant, j’entendis les copains se passer les morceaux des armoires en s’avertissant : « ça c’est Roger ! », « celui-là c’est Germaine ! », répétant à l’envi les prénoms de mes grands-parents, m’offrant ainsi un peu de leur présence, comme un écho amical à leur souvenir scellé dans mon cœur, et les invitant à partager avec nous ce moment pour moi si troublant.

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Depuis, souvent, la maison vient me visiter dans mon sommeil. Je rêve que ma mère, ma grand-mère et moi passons un séjour entre ses murs. L’atmosphère est pleine du bonheur de vivre et de la félicité qui étaient les miens autrefois ; mes souvenirs, certainement sous l’effet d’une mémoire sélective, sont essentiellement chargés de l’émerveillement que j’éprouvais à vivre là, insouciant et heureux, dans cette maison et ce village que j’aimais tant – magie des lieux ou de l’enfance ? Sa vente n’est pas totalement absente de mes rêves, mais nous passons outre, agissant comme si de rien, sans que cela pose d’ailleurs problème à quiconque, comme si personne ne pouvait nous en contester le droit, comme si ce lieu ne pouvait faire autrement que nous accueillir. Facilité du rêve à simplifier les choses et à se jouer des obstacles ! L’essentiel n’est pas ce qui se passe, les événements et les péripéties dont généralement je ne me souviens plus au matin, mais le fait d’être ici, chez nous, ensemble, heureux. Nous profitons alors tous les quatre du ravissement, de la soif d’être, de la saveur des jours qui caractérisaient mon enfance au village. Je dis bien tous les quatre, car la maison est pour moi un membre de la famille à part entière, une entité dont je ressens intérieurement la présence – une présence vivante, intime, fondée sur des années de moments partagés et secrets. C’est toujours une émotion particulière de la retrouver ainsi, de me transporter par le rêve dans cette maison qui à mes yeux représente bien plus qu’un simple lieu : un personnage essentiel de ces années d’éveil et de joie. Celui-là même que j’ai eu le sentiment d’étreindre le jour où j’ai rendu les clefs, plaqué de longues minutes en guise d’adieu, les bras en croix, contre le mur de ma chambre. Un personnage d’absence et de regret. Un être cher et qui me manque.

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Or je viens d’apprendre par ma mère que la municipalité a décidé de détruire la maison. Des ouvriers seraient déjà à l’intérieur et auraient commencé d’en démolir les murs. Certainement que les autres projets envisagés pour elle n’étaient pas suffisamment viables. En tout cas cette nouvelle me vaut un désarroi terrible : cette fois j’ai l’impression de perdre définitivement quelqu’un de proche et j’en suis accablé. Pire : en la détruisant, c’est comme si on rayait mon enfance et la vie de mes grands-parents de l’histoire du village. Comme s’il n’avait pas suffi que j’en balance moi-même une grande partie à la poubelle ! J’éprouve alors un sentiment de culpabilité torturant, les décombres à venir étant la conséquence ultime de ce déchirement qu’avait déjà représenté à l’époque la décision de la vendre. Les coups de masse des ouvriers font ainsi leurs dégâts ailleurs qu’entre ses murs. La municipalité a sûrement ses raisons, mais la nouvelle est corrosive. Il n’y a pas que dans la rue que sa démolition va laisser comme un vide. L’apprendre m’a transpercé le ventre. Un bon gros trou. Direct au bide.

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Eric Chevillard, dans son blog L’autofictif : « La maison de campagne de mes grands-parents au Vigen, sur la Briance, maintenant qu’ils sont morts l’un et l’autre, va être vendue, avec les dix-sept étés de mon enfance. Si les acheteurs s’imaginent être les nouveaux propriétaires de ces murs, ils se leurrent gravement. Vous resterez des locataires usurpateurs, savez-vous, vos travaux de rénovation ne tiendront pas, les vieux papiers peints affleureront toujours, et mes rêves vous expulseront chaque nuit sans ménagements : vous dormirez sur le trottoir ! »

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Dans certains textes littéraires, cette prose forcée, cette application à faire écrivain, cette volonté d’en être qui m’exaspèrent. Tout sonne faux – le ton, la syntaxe, le choix des mots, leur patine. « Je veux devenir écrivain » semble clignoter au-dessus de la page. L’auteur lustre, il racole, ses phrases s’enroulent autour de son ambition comme au pole dance. Pénible.

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Écrire, oui. Même si la conscience de mes limites est douloureuse. Il suffit que je lise un texte de Chevillard, un paragraphe d’Hyverneau, trois lignes de Colette pour me rappeler à quel point je suis un nain. Mais écrire, répondre à ce mouvement, suivre cette impulsion qui me mène à la page et au seuil de mes insuffisances, invariablement, comme un berger son troupeau. Écrire pourtant, écrire même si, écrire malgré. Écrire pour tendre la parole à ce désir muet. Pour prolonger l’élan et en préserver quelque chose. Se dire qu’au moins reste le geste.

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De Georges Picard, dans Tout le monde devrait écrire : « Peut-être ne devenons-nous vraiment écrivain qu’à partir du moment où nous sommes moins tenté par la perfection que par la volonté d’assumer en conscience nos imperfections. Celles-ci deviennent alors source d’inquiétude et de richesse – et qu’importe qu’il en surgisse une œuvre défaillante si elle est singulière. »

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Un homme téléphone dans la rue. La conversation est animée. Son interlocuteur semble lui reprocher l’usurpation d’un contrat. L’homme éructe, il se défend : « Tout cela est faux. » « Les autres te mentent ». « Pure jalousie. » « Je n’ai volé personne ». Sur le trottoir des moineaux se disputent un bout de pain, sous l’œil rond d’un pigeon qui les observe.

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Un couple sort du petit magasin bio situé tout près de chez moi. Citadins pur jus, leurs tenues décontractées à outrance, faussement négligées, masquent mal leur recherche d’une allure champêtre, agrémentée chez elle d’une jupe et d’un chemisier à fleurs, chez lui d’une paire de sandalettes en cuir et d’un couvre-chef en paille, chacun tenant à bout de bras un panier en osier dont débordent généreusement les fanes. Je reconnais l’homme immédiatement, pour avoir eu une brève conversation avec lui par le passé, où il soutenait que le sentiment d’indistinction avec la nature et l’intuition de participer à un mouvement d’ensemble relevaient de la pure construction intellectuelle. Je souris en découvrant sa panoplie de printemps. A moins que ce soit une façon d’assumer son point de vue à l’extrême, le spectacle qu’il m’offre ici me donne l’impression d’un simulacre d’authenticité résolument kitsch.

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J’aime errer la nuit dans la ville. Je m’éloigne du centre pour les quartiers résidentiels. Je marche lentement, je me laisse dériver ; je regarde et j’écoute. Là, loin du bruit et de l’agitation du jour, quelque chose se dévoile. C’est ce quelque chose que j’écoute. Ce quelque chose que je sens.

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L’homme sort sur son balcon et allume une cigarette. Sept heures trente du matin, le soleil est généreux mais l’air est encore frais. L’immeuble où il habite est tout près d’un carrefour ; du troisième il observe la file des voitures qui s’étire dans la rue. C’est l’heure où la ville se transforme, se réveille et s’ébroue dans un bâillement où macèrent la routine et une haleine de gaz d’échappement. Les véhicules se suivent, avancent au ralenti, s’immobilisent, repartent, klaxonnent dans un ballet réglé par les feux et la patience mise à mal des conducteurs. Comme souvent l’homme s’interroge sur ce qu’il voit. Quelle loi de la physique pour expliquer ce mouvement de masse ? A quelle force d’attraction peut-il bien répondre ? Quelle raison pour ce transit ? Quelle lune pour cette marée ? Il s’efforce de retrouver ce regard neuf, presque naïf avec lequel il aime appréhender les choses. Ainsi les gens qui trois étages plus bas partent au boulot lui font de temps en temps penser à des chenilles processionnaires ou à des rats lemming allant se jeter dans la mer. Ce matin il a plutôt le sentiment d’une mobilisation générale. Le bruit des voitures, leur défilé continu, leur circulation régulée, leur avancée au pas : tout cela lui donne l’impression d’une armée en ordre de bataille. Dans le dérisoire confort des habitacles, chaque corps, chaque esprit, chaque parcelle d’existence est mobilisé et se met en mouvement. C’est que la cause est assénée, sanctifiée depuis longtemps, et l’homme sait bien qu’il va répondre à l’appel. Lui aussi rejoindra tout à l’heure ces conscrits du Capital, ces moudjahidins de la croissance globalisée, ces combattants malgré eux agglutinés les uns derrière les autres dans une solitude totale, ralentis par le trafic, prêts à en découdre mais contrariés par leurs angoisses, leurs tracas de fin de mois, leurs emmerdements quotidiens, leurs problèmes d’argent et leurs calculs rénaux, leurs crises conjugales, familiales ou hémorroïdaires, écoutant à la radio les nouvelles du jour qui causeront de tout sauf de leurs rêves brisés, de leur désir mutilé, de leur ennui refoulé, de cette petite voix du dedans qu’ils essaient d’étouffer mais qui leur laisse comme un pincement, une brûlure à l’intérieur. Et cette putain de file qui n’en finit plus ! Et ce connard devant qui n’avance pas ! L’homme allume une autre cigarette. Huit heures approche, les coups de freins et d’accélérateurs se font de plus en plus nerveux. Bientôt, sa cigarette terminée, l’homme ira à son tour gonfler les rangs. Pas facile d’échapper au mouvement général, même pour y laisser le meilleur de sa vie. Il sent bien qu’il ne s’appartient plus vraiment, que quelque chose le tient et le contrôle jusqu’au plus profond de lui-même ; un désir extérieur et maître, dont tout est fait pour qu’il l’accueille et le confonde avec le sien. Parfois il voudrait s’en défaire, mais ça lui semblerait si perturbant – et nouveau et coûteux et compliqué – qu’il va toujours au plus simple. Alors l’homme tiendra son rôle, avec ses tripes et son courage, la trouille et l’élusion au fond de son barda. Il rejoindra la file, encombré de ses peurs et des questions qu’il préfère ne plus se poser. Homme de troupe ambigu, consciencieux et spectral, à la fois prisonnier et mercenaire d’une guerre menée contre soi.

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Et pourtant tout est là. Il y a l’ailleurs sous nos regards impromptus. Il y a le feu dans les couleurs de l’automne. Il y a la lune, pleine et ronde comme un judas pour pouvoir transpercer la nuit et regarder derrière. Il y a la matière et les objets qui dégoulinent, se fondent, se coulent les uns dans les autres par l’effacement des lignes bordant les choses. Il y a les toits et leurs tuiles en écailles qui préparent leurs étals pour une criée gigantesque. Il y a ce vaisseau-cathédrale et noir en plein cœur de la ville, qui décollera un jour pour laisser en son centre un trou, béance dans laquelle seront aspirés, tels des couverts venant avec la nappe sur laquelle on tire, des zones les plus centrales au plus périphériques, les rues et les quartiers, les résidences, les barres d’immeubles, les maisons et les âmes dans un fracas de pierres et d’os brisés. Il y a la peur mortellement blessée par nos rires en éclats. Il y a mon ombre qui s’accroche à un clou et qui en conserve un accroc. Il y a le monde au large de tout imaginaire.

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Un extrait de Lettre à une petite fille de Georges Hyverneau, lettre écrite pour sa fille, en 43, dans le camp où l’auteur était alors prisonnier de guerre : « Je te donne ces pages écrites au crayon, sur un carnet sale, au soir d’une dure journée. Ce ne sont pas, je sais, des choses de ton âge. Les tragédies de notre époque ont beau violenter toutes les âmes, elles sont sans pouvoir contre les rêves de l’enfance. Tu n’as pas tout à fait huit ans. Tu es une petite écolière avec un ruban dans ses cheveux. Des dialogues de bêtes et de fleurs se nouent encore dans ta conscience éblouie. Les animaux de tes fables te protègent de nos drames. Et c’est pourquoi j’ai voulu recueillir pour toi ces leçons d’une expérience amère. Parce que l’inflexible ignorance d’un enfant glace le mensonge sur les lèvres d’un homme. Parce que toute tentation d’arranger, de truquer ce que nous connaissons de la réalité, se trouve déconcertée par l’idée seulement du regard qui éclaire le visage d’une petite fille de huit ans. »

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Tous les jours (ou presque) un instant où je me sens traversé par la beauté des choses ou un bien-être proche d’une certaine forme d’ivresse de vivre – suite, par exemple, à la lecture d’une jolie phrase, la découverte d’une pensée lumineuse, une séquence d’écriture fertile, la sensation d’un rapport à soi et au monde qui fait intensément et profondément sens… Et tous les jours un instant où j’ai le sentiment que rien ne sert à rien, une impression de vacuité et d’inutilité terrible, qui s’applique à tout et qui me vaut angoisse et boule au ventre.

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La vie vaut d’être vécue. Incontestablement. Mais tout aussi incontestable le sentiment d’absurdité, le nœud de solitude, l’ulcère purulent d’ennui qui me tord parfois les boyaux. Une vague de sens irrésistible, de l’évidence en déferlante, une sensation foudroyante qui m’enveloppe du dedans, la même – je veux dire d’une ampleur et d’une force analogues – que je me sente traversé par le désespoir ou par un bonheur sauvage, par l’accablement ou par l’exaltation de vivre. Ce qui se manifeste alors échappe à toute démonstration. Pas moyen de tricher avec ça. Aucun raisonnement pour justifier ces vérités contraires. Juste une fulgurance qui se répand dans tout mon être ; un sentiment d’acier, incisif et pénétrant, et qui à certains moments intenses emporte tout.

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